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        Entretien avec le réalisateur congolais BALUFU BAKUPA-KANYINDA :
«Le problème du Congo n’est ni économique ni politique, il est cosmogonique»


BALUFU BAKUPA-KANYINDABalufu Bakupa-Kanyinda est compté parmi les meilleurs réalisateurs Congolais résidant en Europe. L’un de ses films, « Le damier », a été sélectionné dans le cadre de la Biennale de Dakar 2006 où nous lui avons arraché cet entretien. Nous avons pensé le publier au moment opportun à cause de son message interpellateur à la veille des élections en RD Congo.




CONGOKULTURE :Après votre court métrage «Le damier» qui fait tabac à travers le continent et en RD Congo, qu’avez-vous en vue ?
BALUFU :Je viens de terminer un long métrage qui s’appelle « Juju Factory ». Tourné à Bruxelles avec Dieudonné KABONGO et autres acteurs Africains vivant à Paris, en France, le mixage est fin prêt. Et, nous espérons pouvoir envoyer ce film à la biennale du cinéma de Venise en août prochain.
CONGOKULTURE :Mais, que peut-on attendre de vous ?
BALUFU :Pour moi, cette année va être particulière pour la simple raison que j’ai en chantier un film que je veux tourner en RD Congo. Je vais être plus présent à Kinshasa pour préparer ce tournage. Et, aussi, je vais essayer de me réinsérer dans la vie de mon pays.
CK : De quoi s’agit-il dans ce long métrage?
BALUFU :C’est l’histoire d’un metteur en scène de théâtre qui vit à Paris et qui est en train de mettre en scène l’histoire d’Aimé Césaire « Une saison au Congo.» Texte qui parle de l’assassinat de Lumumba. L’auteur est confronté à ce passé et en même temps à son propre passé. Parce qu’il faisait presque un quart de siècle qu’il n’était pas retourné chez lui. Et, tout d’un coup, il est pris par cette histoire de son passé national qui le ramène à son passé individuel et décide de laisser tomber la pièce. Du moins, momentanément pour retourner sur les traces de son passé. Et là, il se souvient qu’il y a 25 ans, il avait laissé une fiancée là-bas. Symboliquement, cette fiancée, c’est son propre pays !
CK :Et, par rapport à votre Congo natal, à quoi rime cet amour pour vous ?
BALUFU :Vous savez qu’on a un grand et beau pays ; avec un peuple magnifique. Ce peuple fait la richesse des colonisateurs. Donc, il peut faire sa propre richesse. Comme je le dis dans mon film que je viens de finir, le Congo a un problème essentiel. Nous avons un frère ou un parent, un homme qui a lutté. C’est Patrice Lumumba. Cet homme n’a pas de tombe. Pour moi, aussi longtemps que cet homme n’aura pas de tombe, le Congo sortira difficilement de son chaos.
CK :Comment ?
BALUFU :Au départ, il faut être en règle avec nos ancêtres. Pour moi, le problème du Congo n’est pas économique ni politique, il est cosmogonique. C’est-à-dire il y a un lien ancestral qui est rompu. Et ce lien-là, ce n’est pas avec les pièces ni avec le Ndombolo, ni avec la corruption qu’on aura à remettre le Congo dans le sens de l’histoire. Le sens de l’histoire du Congo s’est arrêté le 17 janvier 1961. Donc, nous voulons bien affranchir le Congo et il faut d’abord renouer le Congo avec lui, le réconcilier. Parce que je considère que nous avons vécu une parenthèse coloniale Mobutiste ! C’est la colonisation. Parce que le travail du Zaïre était de détruire le peuple. Et, nous voyons quel peuple nous avons hérité ! Ce peuple n’a jamais depuis Léopold II, le maître de tous les dictateurs, joui de son pays.
En fait, on a l’impression que le Congo intéresse le monde entier, ce qui est vrai vu sa richesse. Mais le Congolais ne devient q’un alibi. Ce qui est vrai est qu’on est toujours sur le statut de Berlin, dans la zone de libre échange, zone de concurrence pour les Occidentaux.
CK :Pourquoi le titre « Juju Factory » ?
BALUFU : C’est comme on dit en Afrique de l’Ouest, qu’il faut avoir la foi en soi. Un des acteurs indique dans le film que l’âme de Patrice Lumumba erre à Bruxelles. En effet, il y a un Belge qui a montré les dents de Patrice Lumumba en Belgique. Ca signifie que son âme est encore en Belgique. Donc, l’écrivain interprété par l’acteur Dieudonné Kabongo souligne que le spectre de Patrice Lumumba erre dans Bruxelles. J’espère que les gens vont aimer mon scénario. Parce que c’est un film fort qui parle du Congo. Il dure 100 minutes et est tourné en numérique. On le passera en 35 mm. Il faut signaler que nous allons le produire nous-mêmes et pour le finissage des travaux, il y a le Maroc qui nous apporte ses moyens individuels.
CK :A l’approche des élections dites démocratiques, quel message adressez-vous aux Congolais ?
BALUFU :Le Congo est devant un rendez-vous très important. Quelles que soient les difficultés et les problématiques, je pense que le peuple congolais doit savoir, une fois pour toute qu’il aura droit au choix. Et ce choix-là une fois réalisé, personne ne pourra pleurer sur le sort des Congolais. C’est ce choix qui fera que plus personne ne va plus écouter leurs larmes ! Donc, pour faire ce choix, il faut que les Congolais réfléchissent à aujourd’hui et à demain. Est-ce que leurs enfants ont droit à aller à l’école ? Est-ce qu’ils ont droit au sol ? Est-ce qu’ils ont droit à un toit pour s’abriter ? Est-ce qu’ils peuvent se nourrir et s’habiller ? Est-ce qu’ils peuvent rêver de demain ? En somme, ça nous amène à être un peuple prudent. Et comme je le dis dans mon film, l’on a l’impression qu’une bombe tomberait à trois pas et le citoyen congolais supplierait la bombe de ne pas exploser avant qu’il ne termine de danser! En clair, je dis au peuple congolais, mon peuple qui souffre, celui de Patrice Emery Lumumba de savoir que celui-ci est mort débout ! Et il faut qu’il apprenne à s’aimer et à n’avoir de la haine que pour la haine ! Mais, à s’aimer davantage. Parce que c’est un peuple fort et magnifique. Mais, il donne l’impression de ne rien savoir en se plaignant tout le temps. Du reste, dans mon film, j’emprunte cette sagesse Luba: « Walala ne nzala kuladi ne muanda», qui signifie « Acceptez de dormir affamé mais, pas avec la honte ou l’humiliation ! » En réalité, notre hymne national « Le débout congolais » le dit aussi : dressons nos fronts longtemps courbés ! » Ce moment est arrivé. Si les gens ont peur de la tricher, ils n’ont qu’à attendre devant les bureaux de vote, ouvrir leur téléphone portable et participer au comptage. Le peuple du Sénégal s’était mobilisé de la même manière contre la fraude. Que les Congolais sachent : la maison des lamentations va être close. Dieu a tout donné au Congo. Un ami de Londres me disait que Dieu a donné tout aux Congolais sauf l’intelligence ! Et, je lui ai répliqué: “C’est un peuple intelligent mais il développe une intelligence négative ! Donc Dieu a donné tout ce que le monde entier veut ! ” Ray Lema, le grand jazzman congolais souligne dans une de ses chansons: « Mokili mobimba eza kuluka yango, c.-à-d. ‘tout le monde envie les richesses du Congo.» C’est dommage que nous soyons en train de détruire ce que le monde entier envie ! Nous avons à faire un choix ultime. Tous ceux qui ont dépensé leur argent voudraient bien le récupérer. Ils vont avoir l’alibi légal de se faire rembourser. Ce ne sont pas les politiciens qui vont le payer mais le peuple. C’est le peuple qui est le vrai patron de cette société humaine qui s’appelle le Congo.

Propos recueillis par
Eddy KABEYA

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